On parle d’IA partout. On cherche les talents de demain. Et dans la classe de NSI de mon fils, il y a trois filles. Alors je repose une question qu’en 2026 nous ne devrions plus avoir à poser : où sont-elles ?
Trois filles. C’est le nombre de filles dans la classe de spécialité NSI de mon fils, en première. Nous sommes en 2026. Et j’ai du mal à considérer cela comme une simple « préférence d’orientation ». À la rentrée 2025, les filles représentaient 19,3 % des élèves de première en NSI. Seules 3,2 % des filles choisissaient cette spécialité, contre 16,8 % des garçons.
En terminale, elles ne sont plus que 15,5 %. Le problème n’est pas leur cerveau. En France, l’enquête ICILS 2023 ne mesure aucun écart significatif entre filles et garçons en pensée informatique. Le problème, c’est aussi ce que nous leur apprenons à imaginer possible. En 2026, la DEPP constate que trois élèves de seconde sur quatre expriment des stéréotypes de genre significatifs sur les orientations.
“Le problème n’est pas leur cerveau…”
J’ai connu la suite du film. Être la seule femme autour de la table. Porter le numérique et devoir prouver, encore, que je maîtrisais « vraiment » le sujet. Être « autoritaire » là où un homme aurait été « affirmé ». Défendre une vision et être jugée excessive. Voir parfois ces mêmes normes relayées par des femmes. Ce dernier point mérite mieux que le vieux refrain selon lequel « les femmes sont leurs pires ennemies ». La recherche décrit plutôt des biais que nous pouvons toutes et tous finir par reproduire. École, familles, orientation, médias, entreprises : personne ne peut encore se déclarer simple spectateur. Car le numérique de demain ne devrait pas être conçu par une moitié de l’humanité pendant que l’autre apprend à douter de sa place.
Les garçons sont davantage perçus comme aptes en sciences et technologies.
Trois filles en NSI. En 2026. À quel moment décidons-nous que ce chiffre n’est plus acceptable ?
#NSI #FemmesEtTech #Égalité #Numérique #IA #STEM
Dossier de vérification : les chiffres qui comptent vraiment
| Donnée vérifiée | Ce qu’elle nous dit | Source |
|---|---|---|
| 19,3 % de filles en NSI en première en 2025. Seulement 3,2 % des filles de première générale choisissent NSI, contre 16,8 % des garçons. | Le déséquilibre ne vient pas seulement de la composition des classes. Le choix de NSI est plus de cinq fois plus fréquent chez les garçons. | DEPP, RERS 2026. Ministère de l’Education nationale Consulter le RERS 2026 de la DEPP |
| En terminale, les filles représentent 15,5% des élèves de NSI en 2025, contre 15,2 % en 2024. Elles représentent parallèlement 41,8 % en maths et 47,5 % en physique-chimie. | L’informatique se distingue nettement des deux autres grandes spécialités scientifiques par son déficit de filles. | DEPP, Note d’information 26.06, février 2026. archives-statistiques-depp.education.gouv.fr Voir la note DEPP sur les spécialités |
| En première NSI, la part des filles est passée de 17,8 % en 2019 à 19,2 % en 2023. En terminale, de 13,1 % en 2020 à 15,2 % en 2023. Pour la cohorte 2022-2023, 62,5 % des filles abandonnent NSI entre première et terminale, contre 50,5 % des garçons. | Il y a progression, mais elle est extrêmement lente. Surtout, la déperdition féminine entre première et terminale est plus forte. | Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche, rapport sur les formations numériques. Ministère de l’Education nationale Consulter le rapport IGÉSR |
| Une étude DEPP publiée le 21 mai 2026, portant sur 3 900 élèves de seconde, trouve que trois quarts présentent une stéréotypie de genre significative concernant l’orientation. Les garçons sont davantage perçus comme aptes en sciences et technologies. | Ici, le mécanisme social est directement mesuré en France. Il ne s’agit pas seulement d’une impression. | DEPP et Laboratoire de psychologie sociale et cognitive. Ministère de l’Education nationale Lire l’étude DEPP 2026 |
| Sur 2,3 millions d’élèves interrogés à la rentrée 2024, les filles se déclarent moins confiantes que les garçons dans leurs performances, notamment en mathématiques, quel que soit leur niveau de performance. | Les résultats scolaires et la perception de sa propre compétence sont deux choses différentes. C’est essentiel pour comprendre l’autocensure. | DEPP, avril 2025. Ministère de l’Education nationale Lire l’étude sur la confiance des filles |
| Dans ICILS 2023, auprès des élèves de quatrième, les filles françaises sont meilleures en littératie numérique et aucun écart significatif entre les sexes n’est constaté en pensée informatique. | L’hypothèse d’un déficit général d’aptitude informatique des filles ne tient pas face à ces résultats. | DEPP, résultats français d’ICILS, novembre 2024. Ministère de l’Education nationale Consulter ICILS 2023 France |
| Une méta-analyse de 98 études, 145 204 enfants de 4 à 17 ans dans 33 pays montre que les stéréotypes de compétence masculine sont relativement faibles en maths mais beaucoup plus importants pour l’informatique, l’ingénierie et la physique, et apparaissent très tôt. | Le cliché « sciences = garçons » doit être affiné. L’informatique et l’ingénierie sont particulièrement marquées culturellement. | Miller et al., Psychological Bulletin, 2024. PubMed Étude sur PubMed |
| En France, une expérimentation menée dans 98 lycées auprès de 19 451 élèves a montré que l’exposition à des modèles féminins scientifiques augmentait significativement l’entrée des lycéennes les plus performantes en maths dans des formations supérieures scientifiques sélectives et très masculines. | Les représentations ne sont donc pas une fatalité. Certaines interventions ont un effet causal mesurable, même si elles ne constituent pas une recette universelle. | Breda, Grenet, Monnet et Van Effenterre, The Economic Journal, 2023. OUP Academic Lire l’étude complète |
Et après le lycée, l’entonnoir continue
Dans les écoles d’ingénieurs françaises, les femmes représentaient 29,6 % des effectifs en 2024-2025. Mais dans le domaine « informatique et sciences informatiques », leur part tombait à 18,7 %, contre 16,6 % cinq ans auparavant. enseignementsup-recherche.gouv.fr
Pour 2025-2026, le SIES indique toujours moins de 30 % de femmes dans l’ensemble du cycle ingénieur. enseignementsup-recherche.gouv.fr
Sur le marché du travail, l’INSEE comptabilise en 2025 352 000 femmes pour 1,456 million de personnes exerçant une profession numérique, soit environ 24,2 %, calculé à partir des effectifs publiés. À comparer aux 48,8 % de femmes dans l’ensemble de la population en emploi.
Avec une définition plus restrictive des spécialistes des technologies de l’information et de la communication, Eurostat arrive à seulement 19,5 % de femmes dans l’Union européenne en 2025. Dix ans auparavant, elles étaient 16,5 %. La Roumanie atteint 27,8 %, la Lettonie 25,9 %, la Bulgarie 25 %. La République tchèque ferme la marche à 12,9 %. La faible féminisation n’est donc pas une fatalité européenne, même si aucun pays n’est proche de la parité. European Commission
Ce que la recherche permet de dire… et ce qu’elle ne permet pas
Ce qui est solidement établi, c’est la sous-représentation persistante des filles en informatique, l’existence de stéréotypes très précoces, une confiance déclarée plus faible malgré les performances et l’influence du sentiment d’appartenance. La famille, les enseignants, les camarades, les médias et les représentations du métier peuvent tous contribuer à ces mécanismes. Ce n’est donc ni « la faute des filles », ni celle des garçons pris individuellement.
Ce qui serait excessif, ce serait d’affirmer qu’un facteur unique explique les 19,3 % de filles en NSI. Les travaux parlent de mécanismes qui se cumulent et interagissent. La culture très masculine associée à l’informatique, les modèles visibles, l’expérience scolaire, les attentes sociales et la manière dont les jeunes s’imaginent ou non dans un métier participent tous au phénomène. La méta-analyse de 2024 montre notamment que les stéréotypes sont nettement plus puissants pour l’informatique, l’ingénierie et la physique que pour les mathématiques en général.
Et il y a une donnée particulièrement intéressante pour l’action : dans l’expérimentation française de Breda et ses collègues, une heure d’intervention d’une scientifique devant une classe a augmenté de 3,4 points l’entrée de certaines lycéennes dans les filières STEM très masculines, soit une hausse relative de 20 % par rapport au groupe témoin. Le résultat ne concerne pas toutes les filles et les auteurs mettent eux-mêmes en garde contre les solutions « taille unique ». Mais cela montre que les trajectoires peuvent bouger.
Pourquoi c’est aussi un sujet d’IA ?
Le NIST (National Institute of Standards and Technology) rappelle que les biais algorithmiques proviennent à la fois des données, des choix techniques, des biais humains et des structures sociales dans lesquelles les systèmes sont développés. Ajouter des femmes dans une équipe ne fait donc pas disparaître un biais par magie. NIST
Mais l’absence de diversité n’est pas neutre non plus. En 2024, une étude de l’UNESCO sur plusieurs grands modèles de langage a constaté des stéréotypes de genre marqués. Dans l’un des modèles étudiés, les femmes étaient associées à des rôles domestiques jusqu’à quatre fois plus souvent que les hommes, tandis que les personnages masculins étaient davantage associés à la carrière, au salaire ou aux fonctions dirigeantes.
Autrement dit, si les femmes disparaissent progressivement de la chaîne allant de la NSI à la conception technologique, le sujet n’est plus seulement scolaire. Il devient économique, professionnel et démocratique.